Intervention de Martin Ajdari, président de l'Arcom, à l'occasion de la 8e édition de Médias en Seine

Publié le 15 janvier 2026

  • Intervention publique

Le pluralisme : quelle définition en 2026 ?

Seul le prononcé fait foi,

Chère Sybile Veil, Cher Pierre Louette,

Mesdames, messieurs, Chers amis,

Je suis très heureux de pouvoir m’exprimer devant vous ici, dans cette magnifique maison de la radio et de la musique, et de l’information que je connais (si) bien.

Il y a une certaine logique à poursuivre cette matinée par le pluralisme, puisqu’il est une des réponses aux questions successivement abordées ce matin : le pluralisme est une des dimensions de la liberté d’expression, il affermit la confiance dans les médias, il contribue à la rigueur et la qualité de l’information, et le service public en est un acteur majeur.

En offrant à tous les courants de pensée la possibilité de s’exprimer, et aux citoyens celle de s’informer, de forger leurs convictions de manière libre et éclairée, le pluralisme est ainsi « une des conditions de la démocratie », comme le conseil constitutionnel l’a rappelé dès 1986.

40 ans après, malgré la permanence de ce principe et son ancrage dans notre norme fondamentale, sa mise en œuvre suscite quelques turbulences. Certains vont jusqu’à remettre en cause l’idée même de régulation, au nom d’une liberté d’expression sans limite, menaçant de laisser le champ libre aux plus puissants – ceux dont la voix est plus forte, voire ceux qui ont la capacité de contrôler celle des autres, grâce aux algorithmes.

Sans verser dans ces extrémités, et vu de l’Arcom, le régulateur de l’audiovisuel et du numérique, quels sont les termes du débat sur le pluralisme, en 2026 ?

Il faut le rappeler, le pluralisme, c’est d’abord le respect de la liberté d’expression : celle des journalistes, des animateurs et des invités, qui permet à toutes les voix et tous les courants de pensée de s’exprimer. C’est notre boussole à l’Arcom : chaque fois que nous prenons une décision, nous rappelons autant que nécessaire que la loi est d’abord la garante de la liberté.

Mais le pluralisme c’est aussi la garantie concrète que la liberté d’expression des uns ne peut s’exercer dans l’espace public sans que soit assurée celle des autres.

Cette exigence se déploie dans la régulation sous deux formes complémentaires : le pluralisme externe et le pluralisme interne.

Le pluralisme externe, c’est-à-dire la diversité des offres d’information, permet de garantir la diversité des sources, et d’éviter que le choix du public soit limité à un seul média ou groupe de médias contrôlé, c’est une pure hypothèse d’école, par un État autoritaire ou par un techno-milliardaire excentrique. Pour des médias dont la diversité de l’offre est structurellement importante – comme la presse écrite – seules s’imposent des règles relatives aux concentrations, visant à éviter qu’un groupe détienne une part de l’audience (du lectorat) excessive, auxquelles peut s’ajouter une garantie d’accès du public, sur le modèle de la loi Bichet.

Le pluralisme interne, c’est-à-dire l’expression pluraliste des courants de pensée au sein de chaque média, concerne essentiellement la télévision et de radio et se justifie par la rareté des fréquences hertziennes et par la possibilité qu’elles offrent de toucher un très large public, le plus souvent gratuitement.

Ce cadre se traduit depuis 1986 par le suivi précis des « temps de parole des hommes et des femmes politiques », qui doivent correspondre à la représentativité de leurs partis respectifs. Même si ce dispositif donne des migraines aux rédactions, surtout durant les campagnes électorales,  quand il faut assurer l’équilibre « circo. par circo. », il est assez bien rodé et, je crois, accepté dans son principe.

Mais depuis 2024, très récemment donc, la jurisprudence du Conseil d’État impose une conception élargie du pluralisme interne. L’Arcom doit désormais s’intéresser à l’expression de tous les points de vue à l’antenne (ceux des chroniqueurs, des invités…) et, en plus du contrôle des temps de parole des politiques, elle doit s’assurer de « l’absence de déséquilibre manifeste et durable » dans l’expression de l’ensemble des opinions sur les chaînes ou stations produisant de l’information.

Au terme de la délibération adoptée par l’Arcom l’an dernier pour répondre à cette lecture, le caractère durable d’un déséquilibre s’apprécie sur une période longue, d’au moins un mois sur les chaînes dites d’information en continu et de trois mois pour les autres.

Le caractère manifeste du déséquilibre doit quant à lui être estimé en croisant trois critères : (1) la diversité des invités, (2) la variété des thèmes traités à l’antenne, (3) la pluralité des opinions exprimées.

À ma prise de fonction il y a moins d’un an, j’ai engagé un dialogue avec les chaînes concernées pour comprendre comment elles parvenaient à s’approprier ces nouvelles règles. Ce qui en est ressorti, c’est que la majorité s’estime en mesure d’assurer le suivi de ces exigences s’agissant des invités et, pour une partie d’entre elles, des thèmes, parfois grâce à l’usage de l’intelligence artificielle.

En revanche, aucune chaîne ne dispose à ce stade d’outil automatisé d’analyse ou de mesure, dans la durée, des opinions exprimées à l’antenne. De fait, à la différence de l’appartenance à un parti, qui a une dimension quantifiable et objective, la qualification des orientations et des opinions exprimées par chacun peut s’avérer très épineuse.

Ces règles, en particulier les plus récentes, suscitent des débats nourris.

Pour certains, elles sont anachroniques. Les exigences de pluralisme interne ont été imaginées à une époque où les quelques fréquences hertziennes disponibles donnaient une puissance de feu inégalable à leur détenteur, justifiant un contrôle exigeant du pluralisme interne. Un tel contrôle serait moins légitime aujourd’hui, alors que plus de la moitié des Français s’informent sur les réseaux sociaux, et qu’il existe 26 chaînes nationales, dont 4 chaînes d’information.

Pour d’autres, la préservation d’espaces de confrontation équilibrée des idées, sur chacun des médias régulés, est au contraire plus que jamais essentielle, en ces temps de polarisation du débat public, accentuée sur les réseaux sociaux.

C’est un débat de fond qui relève de la pleine légitimité du Parlement, car il porte sur un des fondements de la liberté d’expression. L’examen du prochain projet de loi sur le droit à l’information, qui doit adapter le droit français au règlement européen sur la liberté des médias et traduire les États généraux de l’information, pourrait être l’occasion pour le législateur de préciser sa volonté, dans un sens ou dans l’autre.

Dans l’immédiat, l’Arcom, sur ce sujet comme sur tous les autres, continuera à faire son travail et à appliquer la loi, telle que le Conseil d’État l’a interprétée. Nous examinerons donc avec diligence et méthode les saisines qui nous seront adressées, comme celle que RSF vient d’annoncer.

Au-delà, et dans le but de clarifier et d’objectiver les débats parfois confus que suscite cette approche étendue du pluralisme, nous partagerons, dans les semaines à venir, les outils de mesure et d’analyse sur lesquels l’Arcom travaille et consulte depuis 2024.

En écho à ce chantier du pluralisme interne, qui concerne toutes les chaînes, il faut aussi dire un mot de l’audiovisuel public, qui est soumis à une exigence spécifique d’impartialité.

Par la diversité de ses invités et la formidable variété des thèmes qu’il aborde, l’audiovisuel public joue un rôle indispensable pour que le pluralisme soit effectif.

Pourtant, en France, comme ailleurs en Europe, et comme de nombreuses institutions publiques, l’audiovisuel public est de plus en plus interrogé sur son impartialité, une exigence posée par la loi, et dont l’Arcom est garante.

Pour y répondre, l’objectif pour l’Arcom est de travailler avec les entreprises de l’audiovisuel public sur les processus, mesures et indicateurs permettant de définir et de garantir l’impartialité, dans le but de conforter la confiance de nos concitoyens. C’est l’objet de la mission que j’ai confiée à Bruno Lasserre, et dont les conclusions seront rendues publiques d’ici à la fin du printemps. D’ores et déjà, les présidentes de Radio France et France Télévisions ont pris des initiatives très utiles, que je tiens à saluer, telles que la publication du nom de tous les intervenants à l’antenne.

Deuxième grand chantier annoncé pour 2026, celui de la modernisation des règles du pluralisme externe :

Aujourd’hui, ces règles s’appliquent média par média, en fixant notamment un maximum de 7 fréquences nationales pour chaque groupe de TV ; d’une couverture de 160 millions d’habitants en cumulé pour les groupes de radio. Mais sans rendre compte ni de l’audience réelle, ni de l’influence globale, pluri-média, de ces groupes.

Et c’est au vu de l’évolution récente du périmètre de certains groupes privés, présents sur tous les médias (télé, radio, presse, numérique) qu’a émergé l’idée, lors des États généraux de l’information, de concevoir un nouveau contrôle des concentrations fondé sur la part d’attention « globale », et non plus « média par média », pour assurer le pluralisme externe.

Ce nouveau contrôle, qui devra s’articuler harmonieusement avec celui qu’exerce l’Autorité de la Concurrence, sera l’un des objets du projet de loi sur l’information auquel j’ai fait référence. L’objectif n’étant bien sûr pas d’empêcher toutes les évolutions capitalistiques, qui peuvent être une condition de survie, mais d’en mesurer les effets et, si c’est nécessaire, de prévoir des exigences adaptées d’indépendance ou de pluralisme interne.

Sur ces questions également, il appartiendra donc au Gouvernement puis au Parlement de se prononcer.

Pour autant, et c’est mon dernier point, toutes ces réflexions sur les évolutions des règles du pluralisme risquent de demeurer vaines si nous n’apportons pas collectivement des réponses aux problèmes structurels qui menacent nos médias audiovisuels.

Nous bénéficions aujourd’hui d’une offre d’information, publique comme privée, d’une grande qualité et d’une grande diversité. Mais cette offre souffre, et plus de la moitié des médias producteurs d’information ont enregistré des pertes en 2024.

Cela s’explique notamment par la concurrence déséquilibrée que leur livrent les plateformes, qui disposent de ressources technologiques et financières immenses pour capter l’attention, tout en agissant dans un cadre réglementaire beaucoup moins contraint. La récente décision de Lidl de transférer son budget publicitaire télé vers le digital est la démonstration de cette asymétrie qui suscite des inquiétudes légitimes et doit être un signal d’alerte.

La situation se dégrade d’ailleurs encore plus vite que nous l’avions prévu, dans l’étude de référence publiée en 2024 avec la DGMIC, et l’affaiblissement de nos médias fait peser la menace de déserts informationnels, qui signifient la mort du pluralisme et la radicalisation des opinions, comme l’enseigne l’histoire américaine récente.

En la matière, notre premier objectif, c’est donc le soutien à nos médias historiques, télés et radios nationales comme locales, qui sera l’un des grands enjeux des travaux de l’Arcom en 2026, et en particulier du livre blanc de la TNT que nous avons mis en chantier. Dans ce contexte, il est tout aussi vital que l’audiovisuel public dispose de moyens prévisibles et adaptés à ses missions.

Le second objectif, c’est la visibilité de courants d’expression pluriels dans un univers dominé par les plateformes.  

La révision de la directive SMA, annoncée pour l’an prochain, doit ainsi être l’occasion de renforcer les privilèges de visibilité des services d’intérêt général (a minima les chaînes nationales de la TNT) sur toutes les offres et interfaces. Et il est au même important de faire obstacle à la tentation, observée chez certains constructeurs automobiles, de renoncer à la présence de la radio dans les véhicules.

Il faudra enfin trouver des pares-feux aux risques d’enfermement algorithmiques, intentionnels ou non, sur les plateformes, qui nous exposent à une information bien peu plurielle, parfois faussée par l’IA, voire à de la désinformation volontaire et répondant à l’agenda des propriétaires des plateformes ou de puissances étrangères.

C’est un des enjeux sur lesquels la montée en puissance du règlement sur les services numériques ((le) DSA) est essentielle, d’abord pour révéler ces mécanismes, ensuite, le cas échéant, pour y apporter une réponse forte et collective. Car c’est là, aussi, que se joue le pluralisme, condition de notre démocratie comme de notre souveraineté.

Je vous remercie.