Publié le
12 janvier 2022
Intervention publique

Seul le prononcé fait foi

C’est assurément à un exercice redoutable que vous nous avez conviés, chère Présidente, en nous invitant à partager ensemble aujourd’hui nos réflexions sur l’avenir des télévisions publiques en Europe. Redoutable parce que je passe après Alex [Vizorek], parce que c’est avant le déjeuner, parce qu’il est très dur de parler d’avenir. Heureusement que le grand Winston Churchill nous rappelle, dans l’une de ses formules dont il avait le secret, qu’ « Un bon politicien est celui qui est capable de prédire l’avenir et qui, par la suite, est également capable d’expliquer pourquoi les choses ne se sont pas passées comme il l’avait prédit. » Alors, forts de cette référence, allons-y et prenons quelques risques !

Risque, car s’il est un sujet sur lequel les Français ont tous un avis tranché, c’est bien la télévision. Un avis qui n’est d’ailleurs pas, ici comme chez nombre de nos voisins, dénué de paradoxe. D’un côté, le service public est interrogé, interpelé, critiqué, voire menacé dans son existence : rien ne semble avoir grâce aux yeux de ces téléspectateurs-contribuables qui fulminent et protestent, demandant non sans vigueur - jusqu’au 1er janvier seulement - « mais que fait le CSA ? ».

Et pourtant de l’autre, le service public, à défaut d’être plébiscité enregistre, aussi bien pour la radio que pour la télévision, des audiences qui font bien des envieux. Toutes les enquêtes confirment cette appréciation d’ensemble positive sur l’offre publique. Paradoxes de l’époque me direz-vous, qui ne sont pas sans rappeler les débats vigoureux qui entourent la ligne éditoriale et la gestion de la BBC depuis une dizaine d’année maintenant, la votation de nos amis helvètes en 2018 sur le devenir de la redevance en Suisse et, plus inquiétantes encore, les récentes tentatives de mise au pas à Budapest, Prague ou Varsovie.

Il faut à cet égard saluer l’esprit qui préside à l’initiative de la Commission européenne et du commissaire Breton en particulier de porter un projet de réglementation - le « European Media Freedom Act » - fondé sur les valeurs de liberté qui sont celles de notre continent, afin de garantir l’indépendance et le pluralisme des médias. Je le dis ici : une indépendance et un pluralisme qui ne sont jamais trop protégés dans nos démocraties.

Vous le savez, l’Arcom, qui a succédé le 1er janvier dernier au CSA, entretient une relation historique forte avec les sociétés de l’audiovisuel public, qu’il s’agisse de France Télévisions, de Radio France, de France Médias Monde ou de l’Institut national de l’audiovisuel (INA). Nos échanges sont multiples et nous exprimons chaque année un avis sur l’exécution des contrats d’objectifs et de moyens de ces entreprises comme sur le respect de leur cahier des charges. Nous avons aussi la délicate mission, mais essentielle, de désigner les présidentes et présidents des sociétés de l’audiovisuel public. Cette position en surplomb du régulateur, différente par nature de celle de l’Etat actionnaire, nous permet d’avoir le regard du « spectateur engagé » pour reprendre la belle formule de Raymond Aron, sur cet attachement et cette exigence indissociables que nous portons tous à l’égard de l’audiovisuel public.

En premier lieu, au-delà des effets conjoncturels de la pandémie, nous observons en tant que régulateur l’attachement de nos compatriotes à une offre de service public distincte de l’offre que peuvent porter les opérateurs privés.

Je pense d’abord, dans cette période de défiance structurelle à l’égard des médias, à l’élaboration d’une offre d’information de référence, reposant sur l’indépendance, sur la rigueur de rédactions professionnelles, sur le pluralisme des points de vue. Alors que prospèrent en boucle sur les réseaux sociaux fausses informations et thèses complotistes, cette mission d’information demeure plus que jamais centrale. Loin du brouhaha, des polémiques stériles et des partis pris, il y a là une responsabilité majeure pour redonner confiance aux citoyens.

Offrir un regard impartial, honnête, équilibré et mesuré sur les évènements du temps et du monde, un espace de débat pluraliste où puisse s’exprimer librement et sereinement chaque courant de pensée et d’opinion, cette noble mission sonne comme une exigence qui n’est certes pas l’apanage du service public, mais revêt une dimension impérative pour ce dernier.

Je pense ensuite, alors que la défense de la diversité culturelle devient, face à la puissance des plateformes de streaming internationales, un enjeu crucial pour notre pays et pour notre continent, au maintien d’un haut niveau de financement de la création cinématographique et audiovisuelle.

Pour ne citer que cet exemple, on aurait tort d’oublier que France Télévisions investit chaque année quelques 420 millions d’euros dans la création audiovisuelle, et plus de 60 millions dans le seul cinéma. On aurait tort d’oublier, de la même façon, que Radio France joue un rôle essentiel pour la scène musicale française ou pour la production de podcasts. Et je pourrais naturellement citer les apports décisifs de France Médias Monde, chère Marie-Christine, qui nous offre un regard singulier et salutaire sur l’actualité internationale, d’Arte, véritable chaîne culturelle européenne, ou de l’INA, mémoire vivante de notre audiovisuel.

Je pense enfin à l’accès à la culture, au savoir et à la connaissance qui est au cœur de la responsabilité particulière du service public. Nous le savons tous, depuis le début de la crise sanitaire, les médias publics ont joué un rôle éminent pour des citoyens en quête d’informations fiables et vérifiées, de divertissements, ou de programmes culturels. Ils se sont révélés être des acteurs incontournables de la continuité pédagogique, en proposant quotidiennement sur leurs antennes des programmes éducatifs. Ils ont de même permis d’assurer une forme de continuité pour une vie artistique dramatiquement privée de ses scènes et de ses publics. Pour nombre de nos compatriotes, l’accès à la culture passe d’abord par les offres que portent chaque jour ces entreprises au service de cet « élitisme pour tous » cher à Jean Vilar et Antoine Vitez.

Gratuit et universel, le service public a, c’est son devoir, vocation à fédérer et rassembler tous les Français, de toutes les générations, d’où qu’ils viennent et où qu’ils soient, autour de programmes diversifiés et de qualité.

De ce point de vue, je n’hésite pas à dire qu’à côté d’une offre privée riche et multiple, indispensable au pluralisme, nous avons besoin d’un service public fort. Dans une période où des mouvements de consolidation puissants s’observent à travers le monde et sur notre continent, l’équilibre d’ensemble du secteur repose impérativement sur le maintien de cette dualité.

Ma deuxième observation, sera pour dire que si nous sentons l’attachement des Français à l’égard du service public, nous mesurons tout autant leurs attentes et leur exigence. Attachement et exigence sont en quelque sorte les deux faces d’une même pièce.

A l’heure où les médias de service public sont l’objet de critiques, voire d’attaques, où leur indépendance est également remise en question dans certains Etats d’Europe centrale, il est essentiel d’un côté, de garantir l’exercice de leurs missions et, de l’autre, d’entendre les attentes et les exigences qui s’expriment à son égard.

Dans cette perspective, la question cardinale, à mes yeux, est à n’en pas douter aujourd’hui celle du financement. Même si les modèles diffèrent d’un Etat à l’autre, un financement par une ressource affectée reste majoritaire en Europe et nombreux sont les Etats qui ont réformé leur dispositif ces dernières années. Certains Etats conservent le critère de la détention d’un téléviseur en intégrant les objets connectés. D’autres, comme l’Allemagne ou la Suède, ont opté pour des contributions spécifiques, indépendantes de la détention d’un équipement. En France, vous le savez, l’audiovisuel public est pour l’heure financé par une contribution due par les foyers équipés d’un téléviseur. Elle est assise sur la taxe d’habitation des particuliers, qui sera supprimée en 2023, et des réflexions sont toujours en cours pour déterminer le meilleur modèle à retenir passé cette échéance.

S’il revient naturellement au Parlement de statuer sur cette question, le régulateur s’est, de son côté, -et je me suis personnellement toujours prononcé- en faveur d’un secteur audiovisuel public fort et disposant d’un financement sécurisé.

Quel que soit le dispositif retenu, l’Arcom soutient le principe d’une ressource pérenne et dynamique, adaptée à la réalité des usages audiovisuels actuels. Elle doit être capable d’assurer, conformément aux principes posés par le Conseil constitutionnel, les garanties d’indépendance de l’audiovisuel public, en lui fournissant des moyens stables et prévisibles. Ces derniers lui doivent lui permettre de remplir au mieux ses missions, en gardant une « force de frappe » suffisante sur le marché toujours plus concurrentiel des droits, que ce soit en matière de production ou en matière sportive.

Mais, dans l’esprit du régulateur, le maintien d’une telle ressource affectée va de pair avec le principe de bonne gouvernance des médias de service public. Les contrats d’objectifs et de moyens, qui lient les sociétés nationales de programme et l’Etat, ont été réformés en ce sens, pour resserrer les objectifs stratégiques et accélérer la mise en place de projets communs. La réflexion pour renforcer les synergies et la cohérence de pilotage de ces sociétés devra nécessairement se poursuivre au cours de la prochaine législature. La boussole reste l’intérêt des publics, tant du point de vue de la qualité de l’offre que de la bonne gestion d’un argent public qui va, une fois la pandémie derrière nous, certainement se raréfier. La question de l’efficience du service public et donc de l’efficacité de sa gouvernance resteront plus que jamais, j’en ai la conviction, des impératifs pour les années à venir.

Enfin, face aux évolutions majeures qui traversent la sphère des médias en Europe et dans le monde, les entreprises du service public doivent poursuivre et amplifier leur mue. Comme l’ensemble du secteur, elles doivent faire face à une triple révolution dont les effets se combinent : une révolution technologique d’abord, avec de nouvelles modalités d’accès aux programmes audiovisuels. Au premier semestre 2021, je rappelle que 82% des foyers français équipés disposaient d’un téléviseur connecté à Internet ; une révolution comportementale, ensuite, avec de nouveaux usages : le nombre d’écrans se multiplie (six en moyenne aujourd’hui par foyers en France) et la consommation non-linéaire se développe fortement ; une révolution économique enfin, qui se dessine sous nos yeux avec une restructuration du paysage audiovisuel.

La multiplication des offres de programmes a conduit à une fragmentation des audiences, qui pousse l’ensemble des acteurs à trouver de nouveaux relais de croissance et à engager des mouvements de convergence. De nouveaux acteurs internationaux sont apparus sur la scène numérique ; dotés d’une capacité financière et technologique inédite – Netflix, le leader du streaming, a annoncé investir 19 milliards de dollars dans la production pour la seule année 2021 – ils bousculent nos acteurs historiques, publics comme privés.

Et loin de rester immobiles, nos entreprises sont engagées dans ce mouvement de transformation. Le rajeunissement de leur audience est au cœur des stratégies numériques qu’elles développent avec succès, pour chercher et toucher les publics là où ils sont désormais. France Médias Monde a pour sa part lancé l’an dernier, en partenariat avec la Deutsche Welle, un média numérique multilingue qui s’adresse à un public jeune [ENTR]. La coopération est aussi devenue un axe structurel pour mieux répondre aux attentes des téléspectateurs et des auditeurs : je pense à la création de FranceInfo et au rapprochement des offres de France 3 et France Bleu pour une plus grande proximité, en sont une illustration. Il faudra demain aller plus loin dans cette voie et continuer aussi à encourager les co-productions européennes. De ce point de vue, la réforme de l’audiovisuel est encore devant nous.

En tout état de cause, inscrite elle-même dans ce mouvement de transformation, l’Arcom, forte de ses nouvelles attributions, sera au côté de toutes les entreprises du secteur, publiques comme privées, pour les accompagner dans leur mouvement d’adaptation aux mutations en cours, avec comme seule boussole l’intérêt général que nous avons en partage.

Je vous remercie.